Une semaine après avoir vu ses parents entre la vie et la mort, Camille comprit que l’homme qui partageait son lit avait peut-être prévu d’enterrer toute sa famille avant la naissance de leur enfant.
Elle était arrivée chez ses parents avec un sourire qu’elle n’avait pas réussi à contenir de tout le trajet depuis Paris. Dans son sac, soigneusement glissée entre son portefeuille et un carnet de notes, il y avait l’échographie de 8 semaines. Un petit secret gris et blanc, fragile, tremblant, qu’elle voulait offrir à ses parents avec leurs tasses de café du samedi, dans cette maison de Saint-Cloud où rien ne semblait jamais pouvoir vraiment changer. La haie était taillée comme toujours, les volets crème impeccables, le vieux rosier de sa mère attaché trop serré à son tuteur. Elle avait utilisé la clé de secours cachée dans le pot bleu près de la porte, puis elle était entrée en lançant d’une voix légère :
— Surprise !
Le silence lui avait répondu.
D’abord, elle avait cru qu’ils étaient au jardin, ou à l’étage. Puis cette odeur l’avait frappée. Douce, agressive, presque sucrée, comme quelque chose de familier qui aurait pourri de l’intérieur. Une odeur d’amande amère. Elle avait avancé de 3 pas dans le salon, et le monde avait basculé.
Son père était allongé près de la table basse, le bras replié sous lui comme s’il avait essayé de se redresser. Sa mère gisait à côté du canapé, ses cheveux épars sur le tapis clair, la bouche à peine bleutée. Le regard de Camille avait refusé d’y croire pendant 1 seconde, puis 2, puis tout son corps s’était jeté à genoux avant même qu’elle comprenne qu’elle criait.
— Maman ! Papa !
Ses mains tremblaient si fort qu’elle avait raté 2 fois le poignet de son père avant de sentir un battement minuscule, irrégulier, presque honteux d’exister. Pour sa mère, rien. Rien qu’une peau trop froide et une épaule qui roulait mollement sous ses doigts. Elle avait appelé le 15 avec une voix qu’elle n’avait pas reconnue. Ensuite, tout avait éclaté en ordres, en sacs ouverts, en pas précipités, en masque à oxygène, en tuyaux, en sirène. Un ambulancier s’était penché vers le plan de travail de la cuisine, avait inspiré brièvement, puis avait lancé à ses collègues un regard brusquement grave.
— Médicaments ? Produits ménagers ? avait demandé une femme en uniforme.
— Je… je ne sais pas… je viens d’arriver…
À l’hôpital Ambroise-Paré, un médecin l’avait tirée dans le couloir, loin des portes battantes, loin des machines qui bipaient comme si la vie pouvait se compter en signaux.
— Nous devons attendre les analyses toxicologiques, mais leurs symptômes évoquent un empoisonnement.
Empoisonnement. Le mot avait heurté Camille comme une gifle. Il n’avait pas sa place dans la maison où sa mère cousait des rideaux pour les voisins, où son père notait les anniversaires sur un vieux calendrier, où les disputes les plus dures portaient d’habitude sur les vacances de Noël ou la sauce du gigot.
Elle avait appelé son mari. Adrien était arrivé 35 minutes plus tard, encore en veste de costume, essoufflé, pâle juste comme il faut. Il l’avait prise par les épaules avec cette douceur étudiée qu’elle avait toujours prise pour de la solidité.
— On va comprendre, avait-il répété. Je te promets qu’on va comprendre.
Pendant 2 jours, Camille avait vécu dans la salle d’attente des soins intensifs avec un gobelet de café froid, l’échographie toujours dans son sac, devenue obscène. Les policiers avaient pris sa déposition. Ils avaient posé des questions sur les habitudes de ses parents, leurs voisins, d’éventuels conflits, leurs médicaments, leurs finances. Camille avait répondu sans réfléchir que ses parents n’avaient aucun ennemi. Sa mère faisait des confitures pour tout le quartier. Son père prêtait sa perceuse même aux gens qu’il n’aimait pas. Il n’y avait pas d’ennemi possible dans leur monde.
Puis les résultats étaient tombés.