Cyanure.
Le mot n’avait plus rien de théorique. Les visages des enquêteurs s’étaient fermés, leurs gestes s’étaient durcis. Ses parents étaient toujours inconscients, branchés à des machines qui respiraient à leur place. Camille ne quittait presque plus l’hôpital. Elle dormait par à-coups dans un fauteuil. Adrien faisait les allers-retours, apportait des vêtements, parlait avec la police, s’occupait des papiers, appelait les assurances. Tout le monde autour d’elle commençait à le regarder comme le gendre idéal dans la tempête. Tout le monde sauf sa mère, qui dormait encore.
Le 7e jour, Adrien revint de la maison de Saint-Cloud, où il s’était rendu avec les enquêteurs pour chercher l’origine du poison. Il avait les yeux rouges et la bouche serrée. Dans le couloir désert des soins intensifs, il baissa la voix.
— Camille… j’ai trouvé quelque chose dans l’atelier couture de ta mère.
Il lui montra une photo sur son téléphone. À l’intérieur d’une vieille boîte en fer décorée de biscuits bretons se trouvait un petit flacon portant un pictogramme rouge, une tête de mort, et les mots « cyanure de potassium ». Sous le flacon, il y avait un papier plié en 4, écrit de la main nette de sa mère.
SI QUELQUE CHOSE NOUS ARRIVE, NE FAIS PAS CONFIANCE À TON MARI.
Camille sentit le téléphone glisser presque entre ses doigts. Son ventre se contracta violemment. Pendant quelques secondes, elle n’entendit plus rien. Ni les pas dans le couloir, ni les respirateurs derrière les vitres, ni même sa propre respiration.
— C’est absurde, dit Adrien d’une voix très calme. Ta mère a dû paniquer. Les gens écrivent n’importe quoi quand ils ont peur.
Camille releva les yeux sur lui.
— Elle a caché du cyanure. Et elle m’écrit de ne pas te faire confiance.
— Ou quelqu’un veut me faire accuser, répondit-il sans hausser le ton. Camille, regarde-moi. Tu me connais.
C’était vrai. Ou du moins, elle avait cru que c’était vrai. Elle connaissait sa façon de faire rire les serveuses sans jamais franchir la ligne, sa manie de replacer les coussins, sa patience apparente avec les personnes âgées, son attention à toujours paraître un peu meilleur que les autres hommes. Elle connaissait aussi la manière dont il avait charmé ses parents au début, puis supporté de moins en moins bien leurs remarques sur le contrat de mariage, leurs questions sur ses précédents emplois, leur prudence bourgeoise qui l’avait toujours agacé. Mais de là à imaginer…
Les policiers lui demandèrent de venir répondre à quelques questions complémentaires. Il l’embrassa sur le front avant de partir. Un geste simple, presque automatique. Pourtant, quand ses lèvres touchèrent sa peau, Camille eut un frisson glacé.
Cette nuit-là, elle s’assit entre les lits de ses parents, un bras sur chaque matelas, comme lorsqu’elle était petite et qu’elle craignait l’orage. Vers 5 h, sa mère bougea les paupières. Camille se pencha d’un coup, sa chaise raclant le sol.
— Maman ? C’est moi. Je suis là.
Les yeux de Françoise s’ouvrirent à peine, flous d’abord, puis traversés d’une peur si brute que Camille sentit son propre cœur heurter ses côtes. Les doigts de sa mère trouvèrent sa main et s’y accrochèrent avec une force dérisoire mais désespérée. Ses lèvres sèches tremblèrent.
— Thé… souffla-t-elle.
Camille se rapprocha encore.
— Qui, maman ? Dis-moi qui.
Le regard de Françoise se fixa sur elle, puis sa bouche forma 1 nom.
— Adrien.
Les alarmes s’affolèrent aussitôt. Des infirmières arrivèrent, firent reculer Camille, demandèrent du calme, ordonnèrent du repos. Mais le mal était fait. Ou plutôt, la vérité avait commencé à respirer.
Thé. Adrien.
Sur la chaise du couloir, Camille revit tout. Les dîners du dimanche. Sa mère servant la tisane à la verveine ou à la camomille. Adrien souriant, charmeur, reconnaissant, insistant parfois lui-même pour aider à la cuisine, pour porter les plateaux, pour sucrer les tasses. Ce qu’elle avait pris pour de la politesse lui apparut soudain comme une chorégraphie répétée.
Au lever du jour, pour la 1re fois depuis 1 semaine, elle quitta l’hôpital et retourna seule à Saint-Cloud. Le soleil inondait la façade comme si rien ne s’était passé. À l’intérieur, cette odeur d’amande persistait, plus faible, mais toujours là, collée au bois, aux rideaux, à sa mémoire.
Elle monta directement dans l’atelier couture de sa mère. C’était la pièce la plus ordonnée de la maison, celle où chaque bobine avait sa couleur et chaque patron sa chemise cartonnée. Dans le dernier tiroir du bureau, sous des coupons de lin et un mètre ruban, elle trouva une enveloppe avec son prénom.