Camille,
Si tu lis ceci, n’affronte pas Adrien seule. J’ai caché une preuve. Garde-manger, derrière la farine. Donne tout à la capitaine Rios.
Camille eut la gorge serrée au point de devoir s’appuyer au mur. Elle descendit à la cuisine, ouvrit le placard du garde-manger, repoussa des paquets de pâtes, de riz, des boîtes de conserve. Derrière un grand bocal de farine, collée au fond avec un morceau d’adhésif gris, se trouvait une petite clé USB noire.
Elle retourna dans sa voiture, verrouilla les portières, puis branchait la clé à son ordinateur portable avec des mains si tremblantes qu’elle manqua 2 fois le port. Un dossier apparut : CAM_MAISON. Plusieurs séquences vidéo courtes, horodatées.
Dans la 1re, la cuisine de ses parents était vide, éclairée seulement par la veilleuse au-dessus de l’évier. La porte donnant sur le jardin s’ouvrait. Un homme entrait sans allumer. Sa silhouette suffisait. Sa démarche aussi. Adrien. Même façon de se tenir, même angle des épaules, même assurance tranquille de quelqu’un qui croit appartenir à tous les lieux où il met les pieds. Il sortait un petit flacon de sa poche, ouvrait la boîte à sucre, y versait quelque chose, puis essuyait soigneusement le couvercle.
Camille fixa l’écran jusqu’à ce que sa vision se brouille. Sur une autre vidéo, sa mère se tenait raide près de l’évier tandis qu’Adrien lui parlait tout près du visage, en souriant comme s’ils échangeaient une plaisanterie. Quand il posait la main sur son épaule, Françoise tressaillait. Une 3e vidéo montrait son père fouillant nerveusement un tiroir puis refermant tout d’un coup quand Adrien apparaissait dans l’encadrement de la porte.
Ce n’était pas une intuition. Ce n’était pas un doute. C’était une preuve.
Son téléphone s’alluma dans sa paume. Adrien appelait.
Elle coupa le son et contacta immédiatement la capitaine Rios.
— J’ai trouvé un mot. Et des vidéos.
Rios arriva moins de 20 minutes plus tard avec 2 officiers. Elle regarda les images 1 fois, puis une 2e, le visage fermé.
— Restez près de nous. N’appelez pas votre mari. Ne le rencontrez sous aucun prétexte.
Comme si Adrien avait senti le piège se refermer, un message apparut sur l’écran de Camille.
Où es-tu ? Il faut qu’on parle. Maintenant.
Elle n’avait pas encore répondu que la porte d’entrée grinça. Des pas lents traversèrent le couloir. Puis sa voix, douce, presque blessée, surgit du salon.
— Camille ? Pourquoi tu m’évites ?
Ses poumons se figèrent. Rios posa instinctivement la main sur son arme tandis qu’Adrien entrait dans la pièce. Il leva les paumes, comme un mari surpris par une querelle domestique, pas par une scène criminelle. Son regard passa des uniformes à l’ordinateur. Camille vit l’instant exact où il comprit. La chaleur qu’il affichait s’éteignit. Quelque chose de froid prit sa place.
— Adrien Lemaire, lança Rios. Ne bougez plus.
Il sourit.
— Capitaine, je peux tout expliquer.
— À plat ventre. Maintenant.
Pendant 1 seconde, Camille crut qu’il allait obéir. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur son sac, entrouvert, où l’échographie dépassait légèrement. Son expression changea encore. Un pli de bouche, presque amusé.
— Ah… félicitations, murmura-t-il.
La façon dont il le dit lui donna envie de vomir.
— Tu les as empoisonnés, souffla Camille.
Il la regarda sans détour, comme si le théâtre ne servait plus à rien.
— J’ai réglé un problème.
Le silence qui suivit fut pire qu’un cri.
— Tes parents voulaient un contrat plus strict. Ils fouillaient dans mon passé. Ils menaçaient de te parler. Il fallait les faire taire.
— Tu es fou.
— Non, répondit-il sèchement. Je suis pratique.
Rios avança d’1 pas.
— Lâchez toute idée stupide. C’est terminé.
Adrien eut un rire bref.
— Terminé ? Vous croyez vraiment que cette histoire parle d’amour ? Je l’ai épousée parce qu’elle faisait confiance aux gens. Parce qu’elle était facile à rassurer. Parce que sa famille avait des biens, des placements, une maison. C’est tout.
Les jambes de Camille vacillèrent. Une partie d’elle voulait encore le gifler, le nier, se réveiller. Une autre comprenait soudain des dizaines de détails qu’elle avait refusé de voir. Son irritation quand elle parlait de séparation de biens. Son insistance à l’accompagner à tous les rendez-vous administratifs. Sa curiosité trop vive sur les assurances-vie de ses parents. Les 3 fois où il avait changé de version en racontant sa jeunesse à Lyon, puis à Nantes, puis à Montpellier.
— Si elle n’était pas arrivée si tôt, continua-t-il en désignant Camille du menton, ils seraient morts. Ensuite j’aurais aidé mon épouse en deuil à gérer les papiers. Et si elle était devenue encombrante…
Il haussa les épaules.
— Les accidents existent.
Le téléphone de Camille vibra. L’hôpital. Adrien jeta un coup d’œil à l’écran et comprit avant elle.
— La vieille s’est réveillée, dit-il entre ses dents.
Ce fut l’instant où tout explosa. Rios bondit pour l’attraper. Un officier lui saisit le bras. Adrien se dégagea avec une violence animale et se jeta dans la cuisine. Un tiroir claqua. Quand il se retourna, il tenait le couteau utilitaire du père de Camille, celui qui servait autrefois à couper les liens des cartons.
— Reculez ! cria-t-il. Je ne vais pas en prison pour une tisane.
— Une tisane ? répéta Camille, blanche de stupeur.
— Il fallait une dose propre, dit-il. Le sucre, c’était simple. Ta mère a compris trop vite. Elle a voulu jouer les héroïnes.
— Posez ce couteau, ordonna Rios.
Adrien gardait les yeux sur Camille.
— Tu aurais dû me laisser faire. On aurait eu une belle vie. Au moins pour un temps.
Il y avait dans cette phrase quelque chose de plus obscène qu’une menace. Comme s’il parlait encore d’un projet commun. Comme si tuer ses parents n’était qu’un désaccord conjugal.
Rios fit un pas de côté, un autre officier contourna discrètement l’îlot central. Adrien le vit trop tard. Il se retourna, leva le couteau, et Rios saisit son poignet avec une précision brutale. L’arme tomba sur le carrelage dans un bruit sec. 2 hommes le plaquèrent au sol. Il se débattit, hurla, injuria, cracha des mots qui n’avaient plus rien du mari attentionné qui apportait des fleurs le vendredi soir et demandait aux serveurs des nouvelles de leur journée. Quand les menottes claquèrent enfin, il tourna la tête vers Camille.
— Tu crois que ça s’arrête là, murmura-t-il. Tu n’as aucune idée de qui j’étais avant toi.
Au commissariat, la capitaine Rios lui montra le début du dossier reconstitué. Adrien Lemaire n’était qu’un nom parmi d’autres. Il y avait eu 3 identités en 8 ans, 2 régions, des emplois flous, des compagnes dont les ruptures avaient laissé des comptes vidés, des déménagements précipités, 1 plainte classée faute de preuves, 1 veuve trop honteuse pour témoigner. Chaque fois, il s’était greffé à une femme stable, à une famille installée, à un patrimoine. Chaque fois, il avait disparu avant que l’image se fissure complètement.
Quand Camille retourna à l’hôpital, sa mère était réveillée. Faible, amaigrie, les lèvres gercées, mais vivante. En la voyant entrer, Françoise fondit en larmes silencieuses. Camille se pencha sur elle avec une prudence de porcelaine. Elles restèrent longtemps front contre front, sans parler. Plus tard dans la nuit, son père ouvrit les yeux à son tour. Il essaya de lever la main vers le visage de sa fille comme lorsqu’elle avait 6 ans et qu’elle venait se réfugier dans leur lit après un cauchemar.